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22/11/17, Feuille de route L 13

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novembre 25, 2017 par admin

metro-paris-620

Pas besoin de palmier, de sable chaud ni d’exotisme pour élaborer un carnet de voyage. L’adage bien connu nous rappelle sans cesse que « l’aventure commence au bout du chemin ». Une feuille de route ordinaire sur la Ligne 13, une feuille de route underground, avec ses odeurs, ses taches de chewing gum sur le sol, ses galeries entremêlées comme les viscères d’un gigantesque monstre aux multiples tentacules qui n’en finissent pas de se dérouler, de s’allonger vers des horizons mystérieux.

Mercredi matin, 9h02, dans la paix relative d’une journée moins fréquentée à cause des temps partiels et des télé-travailleurs, quoique !

La « Rom » du bas des marches est encore assise à son poste, derrière son air de misère et son gobelet en carton dans lequel s’ennuient 2 pièces de 10 centimes. Sa fille, également fidèle du bas de marches depuis son plus jeune âge, a déserté les lieux depuis qu’elle est scolarisée par l’association Système B, comme Bidonvilles.

La rame accoste dans son fracas habituel, les portes semblent essoufflées à force de s’ouvrir et de se fermer. Le recoin à 6 places où je me loge habituellement est déjà complet, alors je me glisse au fond en me faufilant entre quelques paires de genoux, en prévision du rush à la station Asnières Genevilliers, et je me tiens debout. Les deux jeunes noirs encapuchés qui m’encadrent me lancent des regards incendiaires et plantent leurs genoux dans mes mollets. Ils sont totalement avachis sans aucune volonté de restreindre leur « man spreading ». Avec mes nouvelles mèches grises, des propositions à m’assoir se font plus courantes. Mais sur les 6 personnes qui m’entourent, c’est une femme qui me propose sa place, que je m’empresse de refuser car elle est en train d’écrire et je ne veux pas l’interrompre. Je poursuis ma lecture avec ces genoux en survêtement qui m’enserrent. La pression monte à chaque station, et il y en a, et la température monte avec.

9h28 : Les crissements de la rame s’intensifient toujours en arrivant à la station St Lazare. C’est étonnant comme les stations ont des sons et des odeurs différentes. Pas besoin de lever le nez, on sait tout de suite où on arrive.

Dans un large soupir, le wagon dégueule son flot de travailleurs. Qui prend le métro à cette heure-là si ce n’est pour partir au travail ? Eh bien, moi je trouve qu’il y en a beaucoup de travailleurs, des laborieux, et que leurs conditions de vie ne sont pas toujours idéales, et qu’il faut beaucoup de courage pour commencer sa journée en bétaillère, en traversant la terre à travers des boyaux sales et odorants.

Il existe une petite vie en sous-sol non dénuée d’intérêt, celle qui réserve des surprises, qui parfois arrache un sourire ; une femme sud-américaine, coiffée d’un étonnant couvre-chef vert sombre, joue de la guitare avec un ampli qui couvre la foule et la galerie toute entière, le petit black empaqueté dans un coupe-vent rouge marqué de plusieurs logos publicitaires, qui recharge le distributeur de junk food juste à côté d’elle.

Les yeux rivés au sol, je suis les stickers violets menant à l’A14, la « Rolls » des lignes. 5 marches intermédiaires, puis un bouchon. L’escalator est en panne. A l’heure de pointe, c’est succès garanti. Plusieurs paires de bras se lèvent au-dessus des têtes pour prendre une photo qui sera sur twitter ou sur instagram aussitôt avec le hashtag Gare St Lazare.

En bas des escaliers, 3 gardes civils en gilets pare-balles vérifient les papiers d’une famille syrienne. Père, mère et poussette brandissent quotidiennement leur morceau de carton inscrit « Syrian family » pour demander de l’aide à la foule grise et happée par le flot gastrique du métro…

Plus loin, à « 10 h » sur le cadran solaire de la rotonde, une dame en manteau matelassé noir tient le présentoir à journaux. Tout en haut, le Courrier international du jour avec sa couv titrée « Le milles et un tours de Macron ». Ce n’est pas leur meilleure.

En suivant les marches, le couloir, on est dans la rame sans s’en apercevoir…Toujours là, l’A14, au taquet, au garde à vous. Une place assise me tend les bras. C’est plus pratique pour observer les gens d’en face. Juste devant, un grand noir sous un bonnet avec les cuisses écartées, puis une jeune femme avec des cuisses larges. Elle a un collant filé. Pas cool de commencer la journée comme cela. Tu peux être sûr que ce sera une journée pourrie.

De l’autre côté du soufflet en caoutchouc qui réunit les deux rames, une jeune fille a les ongles turquoise, un rouquin barbu porte un bonnet et une écharpe verts, façon lutin, jaillissement coloré bienvenu sur la grisaille uniforme.

Gare de Lyon, les portes soupirent. Après les bornes de contrôle, ça sent le croissant au beurre à plein nez, le bien gras qui en laisse plein les doigts. Il faut savoir résister. Gare de Lyon, c’est aussi la gare qui fleure bon le train de nuit pour Venise, il faut savoir résister à l’appel du quai grandes lignes, à l’envie de remonter des sous-sols pour s’installer dans une couchette du Thello, qui arrive à Venise à 9h55 le lendemain matin en gare Santa Lucia. Mais non, pas de mélancolie primaire, pas d’états d’âme, juste un plongeon plus profond vers le RER A.

Devant le panneau publicitaire, il y a un pauvre gars assis par terre avec son gobelet et son chien. Sur son carton, sont inscrits les mots « j’ai faim, SVP », ce qui est assez clair. Puis tout petit, tordu, en-dessous « TKT rest », un probable format texto de la locution « Ticket restaurant ». Une jeune fille noire avec de longues tresses est accroupie à ses côtés. J’entends juste en passant « …vous aider ? Vous connaissez le numéro…. ? »

– J’aime bien le rouquin barbu qui bouquine debout en buvant un café. Il est entre l’elf et le centaure, tout droit sorti de Narnia.

– J’aime bien cette femme bridée et mature qui arrive avec une chapka en faux astrakan, sauf que vu de près, ce sont ses vrais cheveux.

– Je ne sais pas si je préfère pas le clodo puant qui insulte tout le monde en mode syndrôme Gilles de la Tourette, ou bien le costard cravate mal coupé, qui a deux fils qui pendent de ses oreilles et qui parle dans une petite alvéole noire pas plus grosse qu’une olive ; « …meeting, j’arrive…non…baromètres au vert…masse salariale…benchmarks…un call…je prends le poing… ». « Dans ta face qu’il répond, le Gilles de la Tourette ! ».

– J’aime bien le musicien Chilien, petit, trapu, avec sa longue queue de cheval noire dans le dos, joue de la flûte de pan. Devant lui, des étuis pour instruments sont ouverts. Quelques pièces font l’appât, des CD à vendre au prix de 15 euros. Une fraction de seconde, je suspends mon pas et tente de me figurer un condor, la Cordillière des Andes, le désert de l’Atacama…mais rien n’y fait, impossible de s’évader dans ce magma. Ultime rupture de charme, le service d’ordre RATP vient prier le flûtiste de plier bagages parce qu’il n’a pas la fameuse « accréditation » délivrée aux musiciens du métro.

RER A, même pas peur, même pas le choix !

Pas fâchée d’être coincée entre deux femmes noires plutôt qu’entre deux hommes. C’est un stress de moins. Elles ont toutes les deux les cheveux défrisés ; un peu décevant pour moi. Pas comme ce couple grisonnant, en boubou, qui occupe le beau milieu du wagon avec 2 énormes valises étiquetée AIR France, stoïque, patient, ils en ont vu d’autre.

Les portes soupirent, s’ouvrent, l’étau se resserre. Les gens poussent pour monter. Un grand noir, pas trop noir, avec des mini dread blondes, pareilles à celles d’Okosha, pousse de toutes ses forces.

– Eh man, t’arrêtes de pousser ; qu’il lui dit le petit black très black, en costard (fil pendant de ses deux oreilles)

– Merci de comprendre qu’on doit arriver à l’heure au boulot, merci aux patrons de comprendre !

– Et la foule agglutinée de répondre : « y a pas de patron ici »

– Et le black pas black d’ajouter ; « alors, merci aux patrons de la ligne A de comprendre qu’on veut être à l’heure au boulot »

Il est devenu impossible de lire car le livre est maintenant à 10 cm du visage. Même les téléphones portables ont été rangés. En revanche, le bain de sueur est gracieusement offert, le même que celui que prennent les apaches sur les roches bouillantes de l’Arizona. On sent bien la petite goutte de sueur qui roule le long de la colonne vertébrale, sous les fesses, sous les seins, ça rince bien, le matin au réveil, c’est « rinçant »…

Ce qui est curieux du RER A, ce sont les flots de voyageurs en famille de toutes nationalités, pleines d’enfants, avec des petits sacs à dos et des bouteilles d’eau. Surtout au retour en fin de journée, les jeunes filles chinoises avec des oreilles de Mickey sur la tête, des sacs à dos de princesses, des bébés endormis.

Parce qu’au bout de tout ce cirque, c’est Mickey, c’est la belle au bois dormant, c’est un marché comme un autre.

Voilà une vraie traversée de Paris, sauf qu’il n’y a plus Gabin, plus Bourvil ni De Funès, sauf qu’il n’y a ni jambon, ni saucisson cachés dans la valise…Et que c’est beaucoup moins drôle.

Isabelle Bois Cras

 


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